Traducteur indépendant allemand-français et anglais-français, diplômé de l'ESIT (École Supérieure d'Interprètes et Traducteurs)

La TAO, nouvelle aliénation ou outil de production?

La Traduction assistée par ordinateur (TAO) est probablement l’un des plus gros bouleversements auxquels notre profession ait fait face ces dernières années. Je lis beaucoup d’articles très critiques sur la TAO ces derniers temps, et pourtant, nombre de traducteurs utilisent ces logiciels (qu’il s’agisse de Trados, de Transit, de MemoQ ou de WordFast, pour ne citer que les plus connus). Je ne partage pas totalement la vision négative de certains de mes collègues à ce sujet. Tout comme il appartient à chacun de choisir les clients qui conviennent à sa manière de travailler (le débat «agence ou pas agence» n’a selon moi pas lieu d’être, j’y reviendrai plus tard), il appartient aussi à chacun de choisir les outils qui lui conviennent.

1. Pourquoi ne pas utiliser la TAO?

Commençons par les points négatifs de la TAO. Si elle provoque un rejet aussi violent chez certaines personnes, ce n’est pas pour rien non plus. Quelques arguments fréquents contre ces logiciels, ou plutôt quelques mauvaises raisons de les utiliser:

– Parce que mon client me l’impose

N’oublie pas que tu es indépendant, et non salarié. Personne ne peut t’obliger à utiliser tel ou tel logiciel. Si un client veut t’imposer un outil qui ne te convient vraiment pas (mieux vaut tester avant de dire que cela ne te convient pas), peut-être n’êtes-vous simplement pas faits pour travailler ensemble. Si le mode de fonctionnement d’un client ne te convient pas, n’en déduis pas que c’est un «mauvais client», juste que ce n’est pas celui que tu cherches.

– Parce que tout le monde l’utilise

Tout le monde s’en sert, donc c’est bien? Pas sûr. Encore une fois, n’utilise un outil que s’il t’apporte quelque chose personnellement. Utiliser la TAO pour «faire comme tout le monde» n’a aucun sens.
Tous les logiciels se valent plus ou moins, mais tous ne fonctionnent pas pareil. Avant d’acheter, renseigne-toi, mais surtout essaie. Le logiciel idéal pour ton voisin n’est pas forcément le même pour toi.

– Parce que c’est l’avenir, qu’on le veuille ou non

Rien n’est moins sûr. L’informatique a révolutionné notre manière de travailler et revenir en arrière semble difficile, mais la TAO n’apporte pas un changement aussi radical. L’outil est encore imparfait, appelé à évoluer. Seul l’avenir nous dira comment le métier évoluera.

2. Pourquoi utiliser la TAO?

Maintenant qu’on a fait un petit tour d’horizon des mauvaises raisons d’adopter la TAO, j’ai envie de te proposer quelques bonnes raisons. Ou plutôt, quelques pistes de réflexion si tu hésites à te lancer.

– Parce que je sais utiliser l’outil

Comme tout outil, la TAO demande un temps d’adaptation. Tu perdras peut-être en productivité au début, mais tu en gagneras une fois que tu maîtriseras ton outil.
Pour accélérer le processus, pense à suivre des formations. Certains développeurs proposent des formations à leurs produits, la SFT en propose également. Un outil n’en est vraiment un que s’il est bien utilisé, et «perdre» quelques heures à se former peut s’avérer être un gain de temps in fine.

– Parce que mon domaine de spécialité s’y prête

Je pense que certains domaines, voire certains types de texte, se prêtent plus à la TAO que d’autres. Pour caricaturer un peu les choses, la TAO s’adapte sans doute plus à des textes plus techniques et redondants qu’à des textes littéraires ou commerciaux, qui ont souvent une valeur plus «créative».

– Parce que je suis plus productif

Bien utilisée, la TAO permet de gagner en efficacité. Tout ce dont on a besoin est à portée de main et au même endroit. La terminologie est intégrée à l’outil, voire s’insère presque d’elle-même dans le texte, et toutes nos anciennes traductions sont consultables d’un simple clic. Rien de pire que de se souvenir d’avoir déjà buté sur une phrase similaire, d’avoir trouvé une solution convaincante, mais de ne plus se souvenir de quel projet il s’agissait. Avec la TAO, dis adieu à ce problème: le logiciel retrouvera la phrase pour toi.

Bien entendu, d’autres outils permettent également ce type de recherche, notamment les outils d’indexation comme DTSearch. L’un n’excluant pas l’autre, il est tout à fait envisageable de profiter des bénéfices des deux solutions.

– Parce que je reste créatif et inventif

J’ai souvent lu que la TAO et les outils modernes en général tuaient la créativité du traducteur, mais je ne comprends pas cet argument. Ce n’est pas parce qu’un outil me propose des passages «pré-traduits» (généralement par mes soins) que je ne suis plus créatif. Si la solution ne me convient pas (pas adaptée au contexte par exemple), je vais quand même chercher une solution plus satisfaisante. Et si elle me convient, qu’elle s’adapte parfaitement et que, même en cherchant bien, je n’aurais de toute manière pas fait mieux, pourquoi réinventer la roue?

– Parce que la TAO n’est pas synonyme de post-édition

On en arrive au dernier point, essentiel pour moi: la TAO n’est pas une autre forme de post-édition. Pour rappel, la post-édition consiste, pour faire simple, à réviser une traduction effectuée par un outil automatique. Inconvénient de cette technique: la traduction automatique peut fournir un résultat difficilement exploitable, parfois difficilement compréhensible, et peut alors se révéler plus chronophage qu’une traduction. Tandis qu’avec la TAO, le traducteur reste maître de sa traduction. Il reçoit des propositions, mais il est libre de s’en éloigner s’il le souhaite.
Deux situations différentes:
– le traducteur utilise sa propre mémoire. Dans ce cas, on peut estimer que la mémoire est de qualité (par rapport à ses critères), il part donc d’un matériau de base solide.
– le traducteur utilise une mémoire fournie par le client. Dans ce cas, il n’en connaît pas la qualité à l’avance, mais c’est à lui de définir des règles de travail qui lui conviennent.

 

Pour conclure ce billet sur la TAO, je dirais qu’elle est seulement un outil. Comme tout outil, elle est ce que l’utilisateur en fait. Bien utilisée, elle peut se révéler une mine d’or. Mal utilisée, elle peut être catastrophique. Mais n’est-ce pas là le propre d’un outil?

Donc avant de te précipiter sur le premier logiciel de TAO que tu trouves parce qu’on te l’a recommandé ou parce que ton client l’exige, testes-en plusieurs et vois lequel te convient. N’oublie pas: si tu te lances, laisse-toi le temps d’apprendre.

Je viens également d’apprendre qu’une conférence intitulée TAO-CAT-2015 se tiendrait à l’Université Catholique de l’Ouest (Angers) fin mai 2015 (coorganisée avec la SFT). Plus d’informations sur http://www.tao2015.org.

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